Les intellectuels et la problématique du développement

Date de publication : Vendredi 27 mai 2011

Introduction

Depuis la Grèce antique ont toujours existé des personnes qui, du fait de leur position sociale, disposent d'une forme d'autorité et la mettent à profit pour persuader, proposer, débattre, permettre à l'esprit critique de s'émanciper des représentations sociales. Bien que ces personnes correspondent à ce qu’il faut bien entendre par « intellectuel » (du latin intellectuallis = qui se rapporte à l’intelligence), on peut dire que ce mot est véritablement apparu à la fin du XIXème siècle, avec ce qu’on a appelé l’affaire Dreyfus en France (1894-1906). La connotation péjorative initiale attachée à ce terme (l'intellectuel comme penseur hors du monde et réfugié dans l'abstraction, ignorant de la réalité et dissertant sur des thématiques qu'il ne connaît pas bien) a ensuite progressivement disparu, au profit d'une image plus positive de personnes, appartenant certainement à des professions intellectuelles, mais avant tout soucieuses de défendre des causes justes et véridiques, parfois à leurs risques et périls.

L’intellectuel, dont Sartre aimait à dire soit qu’il « est celui qui refuse d’être le moyen d’un but qui n’est pas le sien », soit qu’il est « celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas », n’est pas (pas toujours ou pas forcément) un diplômé. C’est un individu libre qui peut être défini par une triple modalité inclusive :

-         - une personne dont l'activité repose sur l'exercice de l'intelligence, c’est-à-dire l'ensemble des facultés mentales permettant de comprendre les choses et les faits, et de découvrir les relations entre eux,

-         - une personne qui s'engage dans la sphère publique pour faire part de ses analyses, de ses points de vue sur les sujets les plus variés ou pour défendre des valeurs, et

-         - une personne qui dispose d'une forme de pouvoir qu’il tire de son œuvre et qu’il exerce non dans le pouvoir, mais par la voie de l’autorité morale.

L’influence de l’intellectuel repose sur trois effets conjoints : l’effet Mirabeau (il est apte à exprimer la pensée de ceux qui se reconnaissent en lui, à les conseiller avec justice) ; l’effet Goethe (il est capable d’émettre une parole qui dépasse son individualité pour énoncer l’universel) et l’effet Gorgias (il est autorisé à parler de sujets qui débordent son domaine de compétences, au nom de la vérité, et non en fonction d’une technique).

Le rôle de l’intellectuel a fait (et fait encore) l’objet de débats importants, entre ceux qui pensent qu’il est un créateur d’idées qui doit être par conséquent être un spectateur engagé (dans la lignée de Raymond Aron) ; ceux qui affirment qu’il doit être engagé pour toutes les formes de justices pour dénoncer toutes les formes d’oppression (dans la lignée de Jean-Paul Sartre) ; ceux qui posent qu’il doit conserver une fonction quasi-religieuse et rester un ardent gardien de la conscience critique (comme Julien Benda) ; ceux qui estiment au contraire que l’intellectuel doit être un acteur de la politique et de la chose publique, avec ce que cela peut impliquer en termes de compromis voire de compromissions ; ou enfin ceux qui pensent avec un certain mépris, que l’intellectuel – en particulier des médias – n’est rien d’autre qu’un bavard qui étouffe la critique réelle et soutient les pseudo vérités doctrinales de la société (à l’image de Noam Chomsky).

Ce débat n’est pas sans consistance en Afrique. Dans un pays comme le Cameroun où toutes les facettes de ce débat sont poussées jusqu’à la caricature, l’idée selon laquelle les intellectuels auraient échoué dans la société est alimentée par la troublante évidence de ce que depuis 1982, leur irruption massive dans le champ politico-social semble ne pas avoir produit les résultats auxquels on aurait pu s’attendre, en référence notamment à une période antérieure pendant laquelle leur absence qui aurait pu justifier les résultats obtenus s’ils avaient été médiocres, or ce ne fût pas le cas. Toutefois, sur la base des développements qui précèdent, ce débat confond de mon point de vue « intellectuel » et « diplômé ». Il y a eu et il y a encore de nombreux diplômés aux affaires, mais je ne me risquerais pas à les qualifier d’intellectuels.

Dans un tel contexte, quelle est la place de l’intellectuel dans la problématique du développement ? C’est à cette question que je suis invité à proposer quelques éléments de réponse.

Parce que le développement est une ambition transversale qui s’inscrit dans la durée, il me semble qu’un double éclairage peut alors être proposé de manière brève, concernant :

-         en premier lieu, la place de l’intellectuel dans la conception du développement,

-         en second lieu, la place de l’intellectuel dans l’implémentation du développement.

1- L’intellectuel et la conception du développement

La conception du développement est à priori une activité éminemment, sinon exclusivement, consommatrice en idées. Or, parce que le domaine propre de l’intellectuel c’est l’idée, il est tout naturel que la conception du développement puisse être reconnue comme étant une évidence de ses capacités. Selon qu’il est libre ou engagé, sa contribution conceptuelle peut en être influencée.

1.1- Conception libre du développement

La liberté confère le détachement, dynamise la force de l’argumentaire et affermit la froideur scientifique. L’intellectuel libre aura tendance à concevoir les politiques de développement dans un cadre logique sans influence doctrinale autre que scientifique. Le besoin d’analyse, le recours aux faits et l’exploitation des données statistiques le conditionnent pour favoriser des propositions positives par opposition aux affirmations normatives.

L’intellectuel libre partira toujours du passé pour se projeter et comprendre l’avenir. Les techniques avérées de la prévision et de l’inférence seront des outils permanents de son raisonnement. La déclinaison de sa réflexion sera organisée autour de la rigueur constructive qui donne à toute politique de développement des objectifs clairement identifiés, des stratégies parfaitement caractérisées, des actions généreusement identifiées, des évaluations très précisément chiffrées, des responsabilités bien définies et les titulaires rigoureusement choisis, des calendriers d’exécution méthodiquement  organisés, un système de suivi-évaluation bien défini et largement diffusé, un système de sanction-récompense ouvertement élaboré très incitatif sur les récompenses et très dissuasif sur les sanctions, des normes de gouvernance internationalement reconnues et acceptées, et une gestion à la transparence avérée.

1.2- Conception engagée du développement

L’engagement politique asymptotise l’horizon. L’intellectuel engagé est prisonnier, même et surtout lorsqu’il affirme le contraire, de ses convictions (lorsqu’il en a) ou des convictions de son groupe (parti politique, gouvernement, etc.). La réflexion qui en découle est imprégnée d’un dogmatisme plus ou moins affirmée, et elle est en outre tractée par un dirigisme qui tend à phagocyter toute convergence argumentaire.

La conception des politiques de développements s’en trouve trahie. Au lieu de rechercher la vérité scientifique (qui obéit généralement à une démarche hypothético-déductive, inductive ou empirique), l’intellectuel engagé met en œuvre une volonté énergiquement farouche de démontrer UNE vérité et non plus LA vérité ; l’intelligence déployée servant alors de faire-valoir pour réussir à trouver des arguments de qualité afin de justifier parfois sinon souvent l’injustifiable. Dans les pays africains où l’intellectuel engagé a pignon sur rue, on obtient alors des politiques de développement très savantes, très bien élaborées, très bien montées, mais qui n’ont que rarement l’aboutissement heureux escompté, parce que leur conception est intelligemment entachée de falsification.

La décision de politique économique qui en résulte est une affirmation, un jugement de valeur qu’il faut soutenir mordicus mais à postériori. L’adoption du normatif, par opposition au positif, devient une constante de l’argumentaire. Enfoncé dans la spirale assassine de ses contrevérités, l’intellectuel engagé traverse la ligne rouge qui sépare la connaissance conceptuelle et rationnelle (dont il se réclame) de la sensation, de l’impression et de l’intuition (dont il se défend savamment).

Le drame de l’intellectuel engagé est qu’il connaît généralement l’imposture de sa position.

2- L’intellectuel et l’implémentation du développement

La mise en œuvre du développement est une activité gourmande en intelligence, mais d’une intelligence pratique que l’on peut définir comme étant la capacité à agir de manière adaptée aux situations rencontrées. Esprit complet à l’intelligence supposée totale, l’intellectuel est capable d’opérer en situation et donc de contribuer à la mise en œuvre du développement. Ici encore et de manière symétrique à l’analyse conceptuelle, l’intervention de l’intellectuel peut être différente selon qu’il est libre ou engagé.

2.1- Implémentation libre du développement

L’intellectuel qui revendique son appartenance et assume sa liberté trouve généralement les moyens adéquats pour échapper au système conventionnel de gestion de la cité. Ces moyens se déclinent souvent en une double modalité : soit il s’expatrie, soit il résiste et établit sa notoriété par des voies indépendantes.

L’intellectuel expatrié est celui qui fait le choix de quitter son pays mais qui demeure soucieux de son développement. Il y contribue en mettant en place ou en participant à un système de réseau porteur d’aide (migration, associations, assistance, etc.), ou en contribuant directement par les transferts financiers, la création d’entreprise et donc des emplois, ou tout autre investissement. Les regroupements des personnes de cette catégorie commencent à fleurir dans de nombreux pays, notamment en Afrique.

L’intellectuel résistant est celui qui décide de résister et de rester dans son pays. Pour contribuer au développement de ce dernier, il doit alors sauvegarder sa dignité en prêtant son intelligence à des œuvres indépendantes et dans tous les cas capables de soutenir son affranchissement du système. Cette volonté est heureusement servie par la création d’entreprise de l’intelligence (cabinets, consultations, centres de recherche) ou alors par l’existence de multiples projets, programmes, ONG, organisations internationales, universités privées, etc. qui pullulent et dont la réputation ne peut absolument souffrir d’une atteinte à leur honorabilité ou à la qualité de leur travail. Ces institutions au fonctionnement codifié de l’extérieur sont généralement obligées de procéder à des recrutements rigoureux, sur la base d’une inquisitrice transparence orchestrée depuis leur siège, qui se soldent la plupart du temps par l’intégration des intellectuels. Ces derniers se retrouvent alors en situation de quasi-extraterritorialité avec une prise en charge conséquente et suffisante pour assurer leur protection du chantage que pourrait organiser le système.

Leur contribution au développement est plus directe et plus ciblée du fait de leur présence, massive parce que généreuse (leur position est souvent bien rémunérée pour le pays) et libre parce sans référence au mainstream.

2.2- Implémentation engagée du développement

L’intellectuel engagé se retrouve souvent dans une situation de contribution directe dans le développement, au sens où il en devient un acteur parfois déterminant. On doit cependant rendre compte de la dynamique qui s’opère dans le processus, car il faut distinguer la phase transitoire (l’intellectuel en attente) de la phase terminale  (l’intellectuel au pouvoir).

L’intellectuel en attente est un personnage qui attend d’être appelé aux affaires souvent sous le mode de la désignation, toujours sous le mode de la nomination et rarement sous le mode de l’élection (car sauf trucage, l’establishment n’a pas d’emprise décisive). Cette situation caractérise beaucoup plus tragiquement celui a déjà expérimenté les joies du pouvoir que celui qui aspire à les caresser. Le premier en effet est prêt à toute sorte de compromis et de compromissions pour retrouver une position socialement élevée, tandis que le second est encore dans l’imagination colorée d’un avenir censé être rempli de promesses. La contribution au développement de l’un et de l’autre n’est par conséquent pas identique :

-         l’ancien déchu contribue à la hauteur de l’espoir de son retour, en mettant à contribution toute la fortune amassée ou améliorée du temps de sa gloire ancienne : investissements sociaux (écoles, dispensaires, voiries urbaines, etc.), participation dépensière aux instances et meetings politiques, présence physique financièrement ostentatoire partout où on peut être vu et reconnu, bourses et prix scolaires, etc. ; même si rien ne garantit le retour tant espéré (on a même des cas de ruine définitive consécutive à cette agitation) ;

-         le nouvel aspirant qui fait l’hypothèse qu’il est dans les starting-blocks du pouvoir à la suite de rumeur plus ou moins fondée, déploie une énergie parfois comique mais souvent impressionnante pour en rajouter, pour donner le gage définitif de son intelligence et pour réaffirmer qu’il est plus que prêt pour l’action. Cet intellectuel met alors toutes ses capacités au service affiché et médiatisé de la défense du système, généralement par lui porté au pinacle quand bien même les thuriféraires en dénoncent publiquement les excès.

L’intellectuel au pouvoir est un personnage qui a atteint la phase finale du processus et devient un acteur direct du développement, en particulier parce qu’il se retrouve en situation de donneur d’ordre, de contributeur à la formalisation l’ordre donné ou de décideur public. Les positions qu’il peut occuper du fait de ses talents sont généralement de deux ordres : soit il dispose d’un pouvoir technique, soit il dispose d’un pouvoir exécutif. La contribution à l’implémentation du développement est évidemment différente en fonction de ces positions :

-         le titulaire d’une position technique (attaché, chargé de mission, conseiller technique, conseiller spécial, inspecteur des services, inspecteur général, etc.) dispose d’un important pouvoir de conseil. Ce pouvoir technique lui permet de formuler des recommandations de politique de développement à soumettre au décideur pour infléchir dans le sens souhaité la décision à prendre. Mais il faut bien le dire, l’intellectuel à pouvoir technique est dans une situation terriblement inconfortable : d’abord, il faut qu’on lui demande conseil (ce qui est incertain), ensuite une fois que le conseil est donné encore faut-il qu’il soit suivi (ce qui est incertain), enfin une fois qu’il est suivi encore faut-il qu’il soit exécuté (ce qui est incertain). Cette situation est d’autant plus frustrante que généralement, celui que l’on conseille est moins intellectuellement outillé que celui qui conseille ;

-         le titulaire d’une position exécutive (directeur, secrétaire général, secrétaire d’état, ministre, etc.) est dans le cercle limité du pouvoir qui structure la déformation de la trajectoire du développement. Mais tout dépend s’il s’agit d’un intellectuel administratif ou d’un intellectuel lucide. L’intellectuel administratif qui a développé des réflexes de rentiers n’aura pas d’autre influence sur le développement que celle qui ne trouble pas son confort. Mais l’intellectuel lucide, à qui il reste des éléments d’étincèle, est en situation de  porter sa contribution au développement du pays à bon niveau, à cause de sa capacité (du fait de sa position) à convaincre et donc à redresser la falsification. Cette capacité est cependant conditionnée par le niveau de la position qu’il occupe : plus celle-ci est élevée et plus sa contribution peut être décisive.

Conclusion

Au total, quelle est la place de l’intellectuel dans la problématique du développement ? Il me semble que l’on ne peut avoir de réponse définitive à cette question. Dans la conception du développement, l’intellectuel est manifestement à sa place, pourvu qu’il ne soit pas politiquement engagé. Dans l’implémentation du développement, l’intellectuel lucide qui parvient à des niveaux élevés de pouvoir, peut certainement contribuer à infléchir une trajectoire désespérée de développement.