Mesure pour mesure: sait-on vraiment mesurer le développement?

Date de publication : Samedi 27 novembre 2010

J'ai eu l'insigne honneur d'être invité par l'Agence Francaise de Développement (AFD) à une importante rencontre prévue à Paris le 1 décembre 2010, portant sur le thème indiqué dans le titre de ce billet, et organisée sous l'égide l'AFD/EUDN.

La question de la capture du développement est en effet une préoccupation essentielle aussi bien pour des raisons de connaissance, de politique économique que pour des comparaisons internationales entre les pays. La 8ème conférence AFD/EUDN s’inscrit dans une indiscutable pertinence analytique dont on espère pouvoir tirer des pistes nouvelles pour, en particulier, proposer une thérapeutique aux multiples maux dont souffre l’icône de la mesure du développement qu’est le PIB.

Des mesures différentes ont été proposées au cours de ces dernières décennies, parmi les lesquelles et sans exhaustivité, on peut énumérer les mesures de la pauvreté (absolue, relative, chronique, monétaire, multidimensionnelle), l’IPH (indicateur de pauvreté humaine), l’ICP (indicateur composite de pauvreté), les II (indicateurs d’inégalité), l’IDH (indicateur de développement humain), les ISB (indicateurs subjectifs de bonheur) les IG (indicateurs de gouvernance), les DSI (delivering service indicators), l’IDES (indicateur de développement économique soutenable), etc.

La plupart des ces indicateurs rencontrent de nombreuses difficultés au premier rang desquelles figurent leur calcul. Certes, les avancées remarquables de l’outil mathématique et de la modélisation permettent aujourd’hui d’avoir des grandeurs utiles par pays, mais celles-ci  figent des réalités parfois très fluctuantes (pauvreté) même si elles autorisent des comparaisons possibles. Par ailleurs, le souci (sans doute pour en accroître la crédibilité) de dégager une corrélation plus ou moins forte avec les indicateurs habituels et connus du développement risque généralement d’affaiblir leur portée. Enfin ces mesures, en tentant généralement de capturer une dimension particulière du développement, pêchent précisément par leur incapacité à en proposer une quantification ordinale ou cardinale « holiste » qui prétendrait à en saisir les différents contours.

Dans la même veine, la dimension « informelle » n’est que rarement (sinon jamais) explicitement prise en compte dans les grandeurs calculées ; alors que l’économie informelle est fondamentale dans les pays en développement et compte souvent pour plus de 50% de la richesse produite dans la plupart des pays d’Afrique (avec des niveaux tout aussi comparables dans certains pays d’Asie et Amérique Latine).

Puisqu’au-delà de la croissance, le développement implique des changements et des impacts dans le vécu des populations, peut-être faudrait-il s’intéresser plus ardemment à des mesures qui ambitionnent d’en saisir les dynamiques. Les mesures liées à la pauvreté, au bien-être, à la satisfaction et aux approches expérimentales « à la Duflo » participent heureusement de cette logique. Mais l’agrégation qui lubrifie le passage de ces dimensions microéconomiques à des données macroéconomiques ne semble pas toujours absolument convaincante, ne serait-ce que parce que le « sentiment d’être heureux » ne signifie pas automatiquement production additionnelle de richesse.

La question de la pertinence des indicateurs généralement calculés est par ailleurs nourrie par la faiblesse statistique des pays concernés. En effet, les statistiques des pays en développement n’offrent que très difficilement des chiffres fiables et complets tant sur le plan longitudinal que sur celui de la couverture effective des territoires nationaux. La mesure réelle de la « valeur ajoutée » ou même de l’inflation est une véritable gageure et un défi quasiment impossible à relever pour des pays fragiles, vulnérables, peu équipés et qui n’ont souvent aucun service ou agent de la statistique en dehors de la capitale. La production de ces statistiques échappe rarement à des jonglages graves et malheureux pour la crédibilité des implications économiques futures. Cette faiblesse amène les organisations internationales à procéder souvent à des « guesstimations » pour suppléer les carences constatées et produire coûte que coûte des données pays.

Pour accroître la qualité de la mesure du développement, sans doute faut-il en premier lieu s’assurer d’une qualité minimale des statistiques utilisées. Il faut en second lieu imaginer des voies crédibles pour intégrer l’économie informelle qui caractérise les pays dont on veut justement saisir les progrès. Il faut enfin, étant donné la relativité qui singularise les perceptions, développer des techniques de mesure subjectives (comme celle de Clark et Senik qui seront discutées) qui semblent pouvoir autoriser un consensus possible.

 

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